| | Traversières Magazine de l'Association Française de la Flûte No 68 / 2001 Carlo Jans, soliste et pédagogue luxembourgeois Un enregistrement écouté, un nom aperçu au détour d'une brochure ou d'un livret, les échos d'un stage, une curiosité envers la vie musicale d'un pays.. Traversières Magazine a voulu en savoir plus. Traversières Magazine : A quel âge avez-vous abordé vos étudesmusicales ? Carlo JANS : Je suis né à Luxembourg en 1963, dans une famille de musiciens dont la maison résonnait de musique. Mon grand-père, violoniste, jouait, à Metz, dans les orchestres de cinéma d'avant-guerre et mon père, saxophoniste et clarinettiste, travaillait dans les grands orchestres de variété des bases aériennes américaines, dans les années cinquante. Mon père, qui me soutient aujourd'hui encore dans toutes mes démarches , m'amena très tôt à la musique et me poussa à suivre des études musicales. J'entrais au Conservatoire et commençais à étudier la flûte à l'âge de 8 ans et le violon à l'âge de 12 ans. Je dus malheureusement abandonner celui-ci huit ans plus tard. J'aurais du commencer par lui ! T.M : Quel fut votre premier contact avec l'école françaisede flûte ? C.J. : Mon premier professeur au Conservatoire de Luxembourg fut Fernand Collignon, un homme charmant qui me motiva et avec lequel je travaillais une grande partie du répertoire. Fernand Collignon, lui même disciple de Jacques Mule, me conseilla, alors que j'avais 16 ans, d'aller travailler avec ce dernier au Conservatoire National de Région de Nancy. J'y découvris tous les exercices de Marcel Moyse, qui me firent beaucoup progresser. En 1979, j'obtins une bourse pour aller travailler avec Raymond Guiot, flûtiste hors pair et excellent pédagogue, à l'Académie de Nice, avant d'aller le retrouver sept ans plus tard à Paris pour suivre des cours au Conservatoire Hector Berlioz. Je ne peux cependant pas me considérer comme un pur produit de l'école française. Mes études avec André Isselée au Conservatoire de Liège(de 1982 à 1984), mon passage au Conservatoire de Maastricht (en 1985) et surtout la chance d'avoir étudié avec un artiste comme Andràs Adorjàn à la Staatliche Musikhochschule de Cologne m'ont apporté beaucoup d'autres idées et enseigné d'autres manières d'aborder la musique. T.M.: Quelle influence exerça sur vous l'apprentissagedu violon ? C.J. : J'eus la grande chance de travailler avec un violoniste génial, V.Ivanov, premier violon solo de l'orchestre de Radio Télé Luxembourg, formé par D.Oistrakh et qui, entre autres, joua dans l'orchestre de Karl Richter. Un homme d'une très grande culture et dont chaque cours était pour moi un évènement. En apprenant le violon, beaucoup de choses deviennent plus claires. Le travail de la justesse est bénéfique pour la flûte, le répertoire pour débutants est de meilleure qualité et l'on acquiert une conscience exacte des intervalles joués. Ne demandez pas à un flûtiste s'il joue une tierce mineure ou majeure ! C'est évident au violon où, grâce aux doigts, l'on visualise les intervalles. On peut comparer l'archet à la respiration, établir un rapport entre la vitesse de l'archet et celle de l'air ou avec la pression de l'archet sur la corde. Les coups d'archet aident à la compréhension des phrasés, ainsi aucun violoniste n'accentuerait-il une levée. Jouer du violon fut pour moi un grand atout lors de mes études de direction d'orchestre. T.M. : Pourriez-vous nous parler de votre carrière de soliste et de chefd'orchestre ? C.J. : En dehors de mon activité de professeur au Conservatoire de Luxembourg, j'ai la chance d'avoir un calendrier de soliste assez bien rempli. Je forme un duo avec le pianiste nord-américain Daniel Blumenthal. Grâce à la situation géographique privilégiée du Luxembourg, avec la Belgique, la France, l'Allemagne et les Pays-Bas situés à seulement cent cinquante kilomètres, j'ai l'occasion de me produire souvent à l'étranger en compagnie d'autres pianistes, telle mon accompagnatrice au Conservatoire, Sonia Weber ou Goulnora Soultonova. Avec mon ami Cary Greisch, professeur de guitare au Conservatoire, nous jouons souvent en Allemagne et venons de publier un disque de musique sud-américaine pour le label allemand Bella Musica. Au sein du Conservatoire, nous formons un quintette à vent dont l' activité est assez grande. Le conservatoire m'offre également beaucoup de possibilités de me produire en tant que flûtiste et chef d'orchestre. Ainsi, nous avons prévu des concerts avec des programmes comprenant les Tableaux d'une Exposition, de M.Moussorgski, le Concerto en ré, pour cordes d'I. Stravinsky, les Concertos pour piano de D.Chostakovitch et d'A.Honegger , mais aussi des programmes plus extravagants, par exemple le Concerto pour violon, piano et treize instruments à vent d'Alban Berg, les symphonies pour instruments à vent d'I. Stravinsky ....etc. En tant que chef d'orchestre, je travaille régulièrement avec l'Orchestre de chambre philharmonique letton de Riga. J'ai, avec lui, enregistré plusieurs disques. T.M. : Quels sont vos projetsimmédiats ? C.J. : Je m'apprête à enregistrer la semaine prochaine, à Prague, avec l'orchestre symphonique de la Radio de Prague placé sous la direction de V.Valek, trois æuvres de J.Feld : Le Concerto pour flûte et orchestre, la Fantaisie concertante pour flûte, orchestre à cordes et percussions, et , en compagnie de Daniel Blumenthal, le Concerto pour flûte, piano et orchestre. A mon retour, un concert est prévu avec le quintette à vent du Conservatoire. Nous interprèterons les Bagatelles de G.Ligeti, le sextuor avec clarinette-basse de L.Janacek, le sextuor avec piano de Thuille, des pièces de A' Reicha et de P.Hindemith. Suivront deux récitals avec piano, un concert à deux flûtes et piano avec mon épouse Carine, flûtiste et chargée de cours au Conservatoire. Le 19 mai, je jouerai un concerto pour flûte et orchestre, du compositeur luxembourgeois Marco Pütz, puis viendra la préparation de la quatorzième édition de mon stage d'été, le Forum International pour flûte, violon et piano de Diekirch, au Luxembourg. Après les vacances, j'enseignerai à Riga, enregistrerai deux nouveaux disques avec mon orchestre de chambre et fera un récital flûte et piano. T.M. : Quelle contribution apportez-vous àla création ? C.J. : Nous avons, au Luxembourg, une société de musique nouvelle très active : la "Letzebuerger Gesellschaft fir Nei Musek", affilée à la l' IGNM et fondée il y a environ quinze ans. Membre de cette association depuis ses débuts, j'ai créé de nombreuses æuvres allant de pièces pour flûte seule aux concertos pour flûte, en passant par la musique de chambre. En septembre dernier, j'ai eu l'honneur de faire plusieures créations lors des journées World Music Days qui se sont déroulées à Luxembourg. La classe de composition d'Alexandre Mullenbach, au Conservatoire, est très active et des concerts sont organisés pour créer les nouvelles pièces de nos élèves. Monter des créations en tant que chef est, bien sûr, encore plus passionnant. Eriger une simple partition en æuvre pour orchestre, sans aide de matériel sonore, demande beaucoup de préparation avant la première répétition. T.M. : Le Luxembourg est un petit pays. La composition des membres du Conservatoire est-elleinternationale ? C.J. : Effectivement le Luxembourg est un petit pays, géographiquement bien situé, et l'équipe des enseignants, de très bon niveau , est internationale. Les Luxembourgeois forment un peuple tourné vers l'extérieur. Les professeurs du Conservatoire, ayant fait leurs études à l'étranger, et cela représente pour le groupe un apport intéressant. Nous entretenons de vives relations avec des conservatoires étrangers grâce à des échanges de professeurs, d'élèves et à la réalisation de projets communs. C'est ainsi que j'ai pu établir de bonnes relations avec la Lettonie ou j'enseigne régulièrement depuis 1996, à l'Académie lettone de musique de Riga, et que j'animerai en novembre un atelier au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou. Nous accueillons des boursiers qui contribuent à notre image et améliorent le niveau général. T.M. : Vous avez enseigné la flûte et la musique de chambre au Conservatoire de Luxembourg dès 1984 et venez, en 2000, d'y être nommé professeur de flûte et de direction d'orchestre. Pouvez-vous nous parler de votre classede flûte ? C.J. : La structure du Conservatoire de Luxembourg est semblable à celle des C.N.R. en France. On y accepte des débutants très doués que nous accompagnons jusque dans les classes professionnelles. Nous formons aussi bien d'excellents musiciens amateurs que des étudiants en musique, venant chercher chez nous une solide préparation aux concours d'admission aux Hochschulen (grandes écoles) d'Allemagne, ou de futurs enseignants, pouvant y acquérir le bagage artistique et pédagogique nécessaire leur permettant d'enseigner dans les nombreuses écoles de musique. En dehors du cours instrumental, il existe des matières obligatoires telles que la formation musicale, l'harmonie, l'analyse musicale et l'histoire de la musique ; la musique de chambre et la participation aux nombreux ensembles (il existe un ensemble de flûtes) sont également obligatoires. Des cours d'informatique musicale existent, de pédagogie, de méthodologie instrumentale. Le Diplôme Supérieur est d'un niveau comparable à celui d'une médaille d'or ou d'un premier prix de C.N.R. en France. Son programme est d'une certaine envergure. L'étudiant flûtiste se présente à trois épreuves lors de l'année scolaire : - un récital comprenant une pièce contemporaine pour flûte seule (L. Berio, E. Carter, I. Yun, R. Dick...), un concerto, classique ou romantique (W.A. Mozart, B. Romberg, S. Mercadante, etc.), ou une sonate baroque avec Basse Continue (J.S. Bach, C.P.E. Bach, J.B. Loeillet, J.M. Leclair), un morceau du répertoire (H. Dutilleux, A. Jolivet) et la préparation de dix traits d'orchestre.
- un concert public avec un concerto accompagné par orchestre (une grande chance pour nos élèves !).
- un récital public avec piano comprenant un morceau imposé et trois æuvres importantes du répertoire (sonates de S. Prokofiev, B. Martinu, F. Martin, concertos d'A. Khatchatourian, de C. Nielsen, J. Ibert, etc.). Nos étudiants peuvent après présenter au Concours Interrégional français de la Région Est.
T.M. : Comment organisez-vous vos cours au Conservatoire ? C.J. : Comme en France, l'année scolaire est rythmée par les examens de fin d'année. Chaque élève, quel que soit son niveau, s'y soumet ou passe un examen de contrôle. Selon les degrés, le programme comprend de deux à cinq études, des gammes, des lectures à vue et une épreuve publique (plusieurs morceaux dont un imposé y sont joués). J'organise mes cours selon deux manières bien différentes : l'une consiste à faire découvrir le maximum d'exercices, d'études et de répertoire sans trop insister sur les détails ; l'autre consiste en la préparation du répertoire en vue de l'examen. Ce programme est choisi avec l'élève de manière à ne pas pouvoir être joué après seulement une semaine de travail ! L'objectif est de montrer de quoi l'élève est capable grâce à un travail bien organisé. Il faut d'abord faire comprendre ce qui ne va pas dans l'exécution, quelles en sont les raisons et trouver les exercices adéquats pour y remédier, dans l'optique d'un travail à long terme. Bien sûr le choix du répertoire est difficile. Celui-ci doit être motivant, ni trop facile ni insurmontable. Je m'efforce toujours de choisir du répertoire de styles et d'époques différentes, d'une certaine valeur musicale. A mon avis, il faut se débarrasser de nombreuses pièces de coucours, qui en dehors de quelques difficultés techniques, ne présentent aucun intérêt. J'organise des auditions mensuelles, auxquelles prennent part tous mes élèves, chacun présente son programme d'exercices, études, traits d'orchestre et morceaux. Ce n'est pas toujours facile de jouer devant les collègues, mais c'est la meilleure façon de constituer une véritable classe de flûte, sans donner à chacun les mêmes morceaux et en lui laissant une certaine liberté, et de procurer à tous un moyen de contrôler niveau et progrès ! Je souhaite former des musiciens sachant travailler de manière autonome en quittant le conservatoire, chacun à son niveau : celui du flûtiste amateur, devant savoir comment entretenir sa forme dans le minimum de temps à sa disposition ; celui du musicien professionnel, devant résoudre en quelques instants la difficulté posée par un trait et trouver les bons moyens pour travailler vite ; celui de l'enseignant, capable de transmettre ces choses importantes. Mais l'essentiel consiste à former des musiciens aimant et respectant l'art, et à les motiver. L'un de mes objectifs est d'amener la totalité de mes élèves, futurs professionnels ou non, à un certain niveau, de ne pas les dégoûter de la musique et de les voir, c'est aussi notre mission, devenir, au moins, de bons auditeurs. T.M. : Pourriez-vous nous présenter votre stage d'étéde Diekirch ? C.J. : J'ai commencé à organiser ce stage en 1988, en collaboration avec Spectrum 87, une organisation multiculturelle à l'origine chaque année de plusieurs évènements culturels de grande envergure. Son secrétaire général, Claude Millim, musicien amateur et grand mélomane est responsable de l'organisation de ce stage. L'idée initiale était de faire venir au Luxembourg des flûtistes étrangers, pouvant travailler avec nos élèves, et de mettre les jeunes luxembourgeois en contact avec des musiciens extérieurs. Les premières années furent réservées à la flûte et au piano, et l'on vit venir : - comme professeurs de flûte : Patrice Kirchhoff, Eric Kirchhoff, Marc Grauwels, Jean-Michel Tanguy, Abbie de Quant, Jean-Claude Gérard, Maxence Larrieu, Marianne Henkel, Konrad Hünteler puis, ces cinq dernières années, Janos Balint. - comme professeurs de piano : Gary Muller, Stéphane Seban et, depuis 1990, mon grand ami Daniel Blumenthal. Certaines années eurent lieu des cours de basson et de clarinette. Nous avons accueilli des conférenciers (luthiers, compositeurs, musicologues), proposé des cours de yoga et engagé, pour se joindre aux musiciens, un trio à cordes et un orchestre de chambre. Les professeurs de flûte de l'édition 2001 seront Marianne Henkel, Gaby Pas-van Riet et moi-même, et il y aura des cours de violon et de piano. La particularité du stage est que nous préférons engager du personnel supplémentaire plutôt que de devoir refuser des élèves ou de diviser les étudiants entre actifs et passifs, ce qui ne correspond pas à la philosophie de notre forum. Chaque stagiaire a l'occasion de se produire en concert, dans le fameux château de Vianden et dans les alentours. Les concerts sont enregistrés en vidéo. T.M : Pourriez-vous en communiquer lesréférences ? C.J. : Vous pouvez demander des renseignements supplémentaires ou un prospectus aux numéros suivants : Fax : 00 352 334309 Tél. : 00 352 334308 00 352 021160971 Email : janfor@pt.lu Entretien réalisé par Patricia Nagle pour Traversières Magazine en mars 2001 | |